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HISTOIRE    Premier rideau de fer ?  Version imprimable
 

Le premier rideau de fer ?
La clôture électrisée à la frontière belgo-hollandaise pendant la Première Guerre mondiale
Histoire peu connue de notre région !

L’ invasion allemande en Belgique.

Nous sommes le 4 août 1914 : c’est une belle journée d’été. Le matin, entre 7 et 8 heures, l’armée allemande franchit la frontière près de Gemmenich au nord-est de la province de Liège. C’est ce jour-là que commença la Première Guerre mondiale pour notre pays. Le nombre de victimes fut si incroyablement élevé qu’on devait la qualifier de Grande Guerre. L’importance de cette guerre fut portée vers l’Yser, de sorte que l’on ne parla que peu de la frontière belgo-hollandaise et en particulier de la clôture électrique qui y fut placée dès 1915.

Ce qui a porté les Allemands à construire cette clôture électrisée. En fait le plan von Schlieffen, légèrement modifié par von Moltke : l’aile droite allemande mobile (attaque de 27 corps d’armée) fut raccourcie. Par conséquent les Pays-Bas, en l’occurrence le Limbourg hollandais, allaient échapper à la Première Guerre Mondiale, par contre l’aile gauche fut renforcée.

Il y avait plusieurs raison de ne pas violer la neutralité hollandaise. Comme il était évident que les Hollandais résisteraient, les Allemands décidèrent de ne pas utiliser les troupes supplémentaires pour envahir les Pays-Bas et d’engager les forces disponibles contre la Belgique et la France. De plus la violation de la neutralité hollandaise comportait des risques pour l’occupation des portes de la mer du Nord : la Grande Bretagne, trouverait vite un alibi pour entrer en guerre. Enfin les routes, les voies navigables et les ports hollandais pouvaient rendre d’importants services comme voies d’accès à l’économie de guerre allemande. C’est ainsi que les Pays-Bas échappèrent à la force directe des armes.

Un trafic intense à la frontière belgo-hollandaise

Comme la Belgique était occupée et que les Pays-Bas n’étaient pas directement engagés dans la guerre, plusieurs activités très particulières se développèrent à la frontière, précisément en raison des circonstances du conflit.


Avant tout les Alliés ont fait passer de nombreux jeunes aux Pays-Bas. Des filières avaient été créées pour organiser les évasions et surtout pour accompagner des milliers de volontaires en territoire neutre, c’est-à-dire aux Pays-Bas, d’où ils pouvaient rejoindre le front de l’Yser. Ces activités se développèrent surtout après les appels du gouvernement belge au Havre, du roi Albert Ier et du cardinal Mercier.

Les services d’informations britanniques installés aux Pays-Bas coordonnaient les activités d’espionnage en Belgique occupée. Les Allemands avaient constaté que des messages importants du point de vue militaire et stratégique parvenaient régulièrement aux Pays-Bas.

De nombreuses lettres surtout de parents de soldats au front, passaient par les Pays-Bas.

De nombreuses personnes s’évadaient aux Pays-Bas comme le note un auteur allemand « Nach Holland war Tor und Tür geöffnet » (la frontière hollandaise était une vraie passoire). Reste la contrebande traditionnelle. Malgré la surveillance accrue des Allemands aux frontières, de nombreuses marchandises continuèrent à passer en fraude.

Notons encore la résistance active ou passive de la population face aux mesures impressionnantes des Allemands en territoire occupé.

Voilà pourquoi, en 1915, les autorités allemandes décidèrent de fermer techniquement les frontières en élevant à la frontière belgo-hollandaise une clôture de fils à haute tension. En enfermant la Belgique dans une sorte de cage, l’occupant pensait pouvoir mettre fin à la circulation transfrontalière clandestine.

Les débuts de la construction de la clôture.

Nous ne savons pas clairement qui a donné l’ordre d’élever la clôture et quand cette décision a été prise. Quoi qu’il en soit, l’idée venait d’un officier allemand, D. Schütte, adjoint d’un officier d’information actif en Belgique.

Nous avons retrouvé une publication très tracée de 1919, qui décrit en détail les recherches de l’armée prussienne sur les applications électrotechniques en temps de guerre. Il apparaît clairement, que pendant la Première Guerre mondiale, les Allemands, du moins au front de l’est, disposaient de plusieurs Elektrobataillone spécialisés dans cette matière.

La clôture fut placée entre les mois d’avril et d’août 1915. Sur le territoire belge, elle fut installée à partir du point limitrophe des trois pays, à quelques kilomètres de l’Allemagne, juste derrière Vaals, pour longer ensuite la frontière belgo-hollandaise jusqu’à la côte belge.

La construction de la clôture avait été assez bien préparée, du moins que certaines sources le laissent supposer. Le 6n juin 1915, le représentant allemand envoya une note au Ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas pour l’avertir que les autorités militaires allemandes avaient jugé nécessaire de construire un barrage sur certaines zones de la frontière belgo-hollandaise (en fait, le long de toute la frontière). Les Allemands ne communiquèrent pas le tracé exact : en juin 1915, le commandant hollandais de l’armée en campagne en ordonna l’examen. Lorsque les Hollandais estimaient qu’elle était sur leur territoire, ils demandaient aux Allemands de la déplacer vers le sud ou vers l’ouest. Des documents originaux sur les Fourons nous donnent une idée de la façon dont les Allemands procédèrent pour construire la clôture. On peut supposer que les choses se sont déroulées à peu près de la même façon dans les autres zones frontalières. Les archives allemandes contiennent très peu d’informations concernant les troupes qui surveillaient l’Elektrische Grenzabsperrungszaun. Le 16 juin Grenzschutz-Kommandeur Graf von Faber-Castell parcourut la campagne fouronnaise avec l’Oberstleutnant (lieutenant-colonel) Riecke, Verkehrsoffizier (officier des communications) de Platz Lüttich (Place de Liège), pour inspecter la zone frontalière et voir où la clôture pouvait être construite. Le 17 juin, au poste de commandement de Fouron-Saint-Pierre, son quartier général, il discuta le règlement des passeports avec le major Meichsner. Le 19 juin, Faber-Castell fixa définitivement le tracé de la clôture autour du Vierländerblick, l’actuel pays des trois frontières. Entre-temps, La Calamine était devenue belge.

Dans les Fourons, la clôture fut élevée pendant les mois de juin et d’août par quelques 250 hommes de la 2e Landsturm Pionier Kompagnie Bavaroise (BLPK) sous le commandement du major ingénieur Franz Kleber. Cette compagnie disposait de cinq chevaux et de quelques camions. Des effectifs du 60e Armierungsbataillon de Liège vinrent fréquemment leur prêter main-forte. Après les préparatifs administratifs, le terrain fut aménagé, généralement un ou deux jours avant, par une équipe d’une dizaine de soldats qui vint déblayer la zone. Les poteaux furent plantés, les isolateurs montés et finalement le fil fut tendu. Le 25 juin 1915, le père Charles O’Kelly de Liège, signale déjà que : « la frontière est garnie à présent de fil de fer électrisé ». Le 1er juillet, le Grenzschutz-Befehl (commandement de la frontière) communiqua à son tour qu’un mit Starkstrom geladener Draht gespannen wird (un fil à haute tension avait été tendu).

D’après certaines sources, le courant fut très probablement branché sur la toute première partie de la clôture près de Vaals le lundi 23 août 1915, à partir du point limitrophe des trois pays jusqu’à 18 km plus loin, près d’Ottegroven, entre les cabines connexion (Schalthaus) 9 et 10. Le dimanche 29 août, une autre zone fut mise sous tension jusqu’à la Meuse. Il y avait des passages notamment près de Fouron-le-Comte (sur la route de Warsage) et Teuven (avant la bifurcation vers Remersdaal. De Gemmenich à Fouron-le-Comte, il y avait des transformateurs tous les 2 km, soit 12 au total. Le courant provenait d’une ligne de compagnie de tram Aix-la-Chapelle/Kohlscheid dans le Brauhaus près de la partie de Vaals contigüe à Aix-la-Chapelle, à un peu plus de 2,5 km des trois frontières. La ligne à haute tension de Reutershag vers cet endroit passait par un fil galvanisé de 4 mm de diamètre fixé sur des poteaux distants de 60 m, puis le long de la clôture elle-même. Ottegroven était coupé de Fouron-le-Comte; Teuven et Sippenaeken se trouvaient dans cette zone de couvre-feu.

Généralement les compagnies du génie ou des forces terrestres (Landsturm), des soldats de la Pionier-Kompagnie, éventuellement aidés par d’autres, devaient construire et surveiller la clôture. Certaines sources dont M. Lekeux et Van Haelst, prétendent qu’une équipe de quelque 60 à 70 hommes, dont 8 à 12 gardiens, parvenait à élever 1km par jour ; d’autres parlent d’un peu moins d’un mois pour environ 10km de clôtures. Il arrivait que les Allemands fassent aussi appel à des belges ou des prisonniers russes mais ils réquisitionnaient rarement la population locale, qui n’appréciait pas cette méthode. Les habitants refusaient d’ailleurs souvent, comme à Stekene : ils préféraient mourir de misère plutôt que de travailler pour les Allemands pour construire leur propre cage.

Description technique de la clôture.

Un fragment d’une bonne carte d’état-major de l’armée belge de 1910 donne une idée de la clôture à partir des trois frontières jusqu’à l’Escaut près d’Anvers, les Allemands y ayant apporté de précieuses indications.

La Absperrung était une clôture généralement haute de 2 m avec cinq et souvent dix fils de zinc ou de cuivre, placés de 20 à 30 cm de distance. Le fil inférieur se trouvait à quelque 15 ou 20 cm du sol. Tantôt tous les fils étaient chargés, tantôt seulement certains. D’une épaisseur allant jusqu’à 5 mm, ils étaient fixés sur des isolateurs en porcelaine d’un diamètre de 4,5 cm. Ces isolateurs étaient placés sur des poteaux de sapin ou de goudron, parfois enduits de carboline, fichés en terre tous les 3 ou 4 m.
A peu près tous les 50 m, un grand poteau portait la ligne d’alimentation (Speiseleitung). A intervalles plus ou moins fixes, le courant était dévié vers une cabine de transformation (Schalthaus). La plupart d’entre elles comportaient aussi des générateurs et des transformateurs qui servaient à transformer le courant venant de très loin, ou à en générer pour de courts tronçons en cas de panne. D’après des sources authentiques, il y avait un Schalthaus tous les 2000 m. Ce procédé permettait de gérer la tension de certaines parties de la clôture au départ d’une cabine.

Le courant provenait de quelques centrales ou générateurs d’usines situées près de la frontière ou de rares groupes électrogènes allemands actionnés par un moteur diesel. Pour le tronçon de Vaals à Veldwezelt, il n’y avait qu’une seule centrale, à savoir Kohlscheid (Reutershag).

La surveillance était évidemment assurée à l’endroit où la ligne d’alimentation traversait la campagne pour rejoindre la clôture.

Les cabines de transformation n’étaient pas toutes reliées à la ligne de haute tension. Si elle était trop éloignée, il fallait utiliser des générateurs -locomobiles- placés dans des baraquements spéciaux. Ceux-ci servaient également en cas de sabotage ou de panne de courant.

Des deux côtés des fils électrisés, à une distance de 1 à 6 m. , souvent même de 10 m. en fonction des caractéristiques du terrain, il y avait une deuxième clôture protectrice de 1 à 2 m. de haut –souvent des fils barbelés- mais qui n’étaient pas électrisés. Le barrage était donc triple. Les poteaux centraux étaient plus épais et plus hauts que ceux des deux clôtures latérales. Souvent, d’ailleurs, ces dernières consistaient en une sorte de treillis de bois, de bouts de fer, de lattes ou de barbelés.

Afin d’éviter que les contrebandiers, les passeurs ou les espions dressent une échelle contre les poteaux de la clôture centrale pour franchir l’obstacle, les Allemands fixaient souvent des fils en diagonales sur les poteaux les plus hauts. Ils enfonçaient généralement un petit bout de bois au milieu des deux poteaux et y attachaient le fil inférieur pour qu’il soit difficile de le soulever. Cette technique fut souvent appliquée en Flandre-Orientale. Par temps de pluie, les étincelles dansaient ici parfois autour des fils inférieurs de la clôture. A d’autres endroits, les fils étaient reliés verticalement. La clôture prenait alors l’aspect d’un treillis, d’un filet ou d’un canevas.

L’organisation de la surveillance près de la clôture.

Jusqu’à la fin de l’automne 1916, des unités du génie combattaient l’espionnage et toutes sortes d’activités illégales. Ensuite diverses autres unités, toujours composées de soldats relativement âgés, remplacèrent celles qui provenaient essentiellement du Württemberg. La littérature allemande de l’après-guerre stigmatise souvent la mollesse des troupes. Les hommes fermaient trop souvent les yeux et collaboraient fréquemment à des tentatives d’évasion, en échange de précieuses marchandises, de nourriture ou de services.

Pourtant, après avoir constaté une collaboration avec les Belges ou avec les Hollandais, les soldats allemands arrêtés furent souvent exécutés. Lorsque les troupes un peu trop tolérantes étaient relayées, c’était toujours par des soldats sans expérience et sans connaissance de la situation locale.

Nous avons pu retrouver un document extrêmement rare et précieux : die Grenzschutzanweisungen, les instructions pour la surveillance des frontières, destinées aux troupes allemandes responsables de la gestion et de la surveillance de la clôture électrisée, dont nous citons quelques éléments intéressants.

Tout d’abord, l’organisation et le fonctionnement de la clôture électrisée, des centrales et de tous les éléments accessoires étaient strictement secrets. Un poste de garde se composait du peloton de soldats responsables de la surveillance d’une zone déterminée le long de la clôture.

Le commandement de haute tension, important échelon supérieur, assurait la coordination militaire et technique de plusieurs postes de garde le long de la clôture. C’était une espèce de commandement régional. Tous les militaires en service, dans les postes de garde ou au commandement, portaient au bras gauche un brassard avec une flèche rouge en forme d’éclair.

Le Streckenmeister ou brigadier responsable d’une zone limitée – souvent appelé gardien principal- était le chef d’un poste de garde. Les hommes logeaient généralement dans les Schalthausposten ou cabines de transformation. La partie basse servait d’habitation, la partie haute contenait des générateurs ou d’autres appareils. Le gardien principal ou son remplaçant était responsable de tout ce qui se passait dans sa zone : il connaissait les ordres et prescriptions, informait tous les gardiens et testait régulièrement la vigilance et la compétence de ses subordonnés.

Les gardiens patrouillaient dans une zone limitée et bien définie. Ceux qui avaient assuré le service de nuit aux projecteurs devaient patrouiller pendant la journée. Le choix des soldats qui devaient monter la garde se faisait par tirage au sort. Les gardiens montaient toujours la garde avec un fusil chargé et avaient l’ordre d’empêcher toute forme de circulation ou de communication dans les environs de la clôture.

Les patrouilles avaient également l’ordre formel de tirer, le plus souvent sans sommation, sur tout ce qui bougeait et surtout sur ceux qui se trouvaient près de la clôture. Lorsqu’il y avait du brouillard ou qu’il n’était pas possible de reconnaître des personnes malgré les projecteurs, les gardiens criaient : « Halt ! Wer da ! Näher heran ». En l’absence de réaction ou en cas de tentative de fuite, il fallait immédiatement faire feu, sans coup de semonce. Il fallait cependant éviter le plus possible de tirer en direction des Pays-Bas. Les prisonniers devaient être menés au poste de garde.

Pendant leur tour de garde, les gardiens n’avaient pas le droit d’accepter quoi que ce soit et ne pouvaient entrer en contact avec les Hollandais ou les Belges que dans l’exercice de leurs fonctions. Lorsqu’on leur proposait des marchandises, ils devaient le signaler au brigadier. Ils devaient aussi confisquer immédiatement toutes les lettres et aussi les colis.

Tout ce que la patrouille remarquait pendant sa ronde devait aussitôt être signalé lors de la relève. En cas d’urgence-accident près de la clôture, panne sur les fils centraux, fil coupé, chaînes, cordes ou autres objets jetés sur la clôture etc. – le poste de garde devait être averti.

Lorsque le fil supérieur avait été abîmé, le responsable de la zone du commandement de haute tension (compagnie ou escadron) et les postes de garde aux passages importants devaient être immédiatement informés par téléphone ou par messager bicyclette.

Il était interdit de retirer des personnes et des animaux tués ou des objets touchant les fils à haute tension, ce qui était d’ailleurs extrêmement dangereux. Les cadavres d’animaux étaient régulièrement enlevés une fois le courant débranché. A cet effet, les Allemands introduisaient un bâton dans une bouteille vide pour tenter d’évacuer le cadavre. Il était évidemment interdit aux gardiens et aux patrouilleurs de toucher la clôture centrale électrisée, soit directement, soit avec un objet, car ce geste pouvait leur être fatal. Il était souvent dangereux de toucher les clôtures latérales.

En cas d’accidents mortels, le courant ne pouvait être rebranché que par le chef de zone du commandement de haute tension ou par son remplaçant. Quoi qu’il en soit, le commandement de la zone devait être averti par téléphone, avec mention du code : Hochchspannung. Lebensgefahr.

Les décès et les sabotages devaient être constatés par les techniciens et les responsables médicaux locaux, voire par la justice militaire. En cas d’accident avec un soldat allemand il fallait immédiatement faire appel à un médecin militaire. Entre-temps, les premiers soins devaient être prodigués.

La circulation de personnes n’y était possible, tout comme l’échange de vivres, que sous le contrôle d’un officier, qui prenait note des quantités et des prix. Les belges qui avaient des terrains aux Pays-Bas et voulaient franchir la frontière avec, par exemple, du pain ou des céréales, étaient minutieusement fouillés : les sacs étaient renversés, les colis ouverts, et souvent, les charrettes entières devaient être déchargées. En cas de fourniture de pain pour les Belges, plusieurs pains étaient coupés en deux. Tous ces contrôles devaient être exécutés par des militaires ; les citoyens belges devaient rester en dehors des zones de sécurité. Exceptionnellement, surtout lorsque les gardiens allemands n’étaient pas trop sévères, des parents résidant aux Pays-Bas pouvaient transmettre de l’argent à certains Belges.

Les cabines de transformation étaient surveillées jour et nuit, 24 heures sur 24 ; les gardiens devaient contrôler attentivement si tous les commutateurs restaient fermés. En cas d’alerte, le responsable devait d’abord déterminer de quel signal il s’agissait afin de savoir dans quel sens l’alarme devait être donnée. Ensuite, il envoyait immédiatement un cycliste de service du corps de garde ou un homme du commandement de haute tension sur les lieux suspects.

La nuit, le vélo devait être équipé d’une lampe à acétylène. Le cycliste allait constater la cause et faisait un rapport à son corps de garde. Le commandement de haute tension était éventuellement averti s’il y avait un téléphone. Sinon, le soldat se dirigeait vers le poste de garde le plus proche qui disposait d’un téléphone pour avertir le commandement. A différents endroits, les Allemands avaient d’ailleurs placé des installations électriques bidon pour dérouter les espions et les contrebandiers.

La tâche principale du commandement de haute tension était d’entretenir la clôture électrisée et de réparer les pannes en fonction des rapports. Le contrôle permanent consistait à effectuer deux fois par jour une ronde à pied ou à vélo dans la zone dont le commandement était responsable, à vérifier régulièrement la haute tension avec des barres de test et à recueillir les informations concernant les pannes et les rapports.

Les périodes pendant lesquelles la clôture était sous tension étaient évidemment gardées secrètes, tant pour la population que pour les gardiens. Les contrôles, le branchement et le débranchement se faisaient quasi arbitrairement, et devaient toujours rester imprévus.

Le commandement de haute tension établissait un Tagesbericht (rapport journalier) pour le commandement de la zone, qui mentionnait notamment la nature, la cause et l’heure des pannes, la détérioration ou le franchissement par des personnes non autorisées, l’indication du lieu, de l’heure et des moyens employés, le nombre de cadavres d’animaux retrouvés, la coupure des lignes d’alimentation ainsi que d’autres observations et suggestions concernant la clôture et son équipement. Le lendemain, ces rapports étaient remis au commandement technique.

Seuls les gardiens et le personnel du commandement de haute tension avaient accès à la zone le long de la clôture. Tout autre militaire devait se justifier. Tous devaient emprunter les chemins et sentiers existants. Le commandement militaire de la région avertissait la population qu’il était interdit de s’approcher à une distance de moins de 100 m des fils. On tirait sur tous ceux et celles qui n’étaient pas autorisés à se trouver dans cette zone. Comme le montrent les cartes d’état-major allemandes, l’occupant faisait une distinction entre les Militärdurchlässe et les Zivildurchlässe. Les premiers étaient exclusivement réservés au passage de militaires. Certains passages avaient une fonction double et étaient destinés aux militaires et aux civils.

Le danger du fil électrisé, nous relevons ici quelques cas.

Un jour où le courant était débranché, Eduard Appelberg, de Vaals, passa la clôture à la limite des trois provinces avec un ami. Lorsqu’ils revinrent, il y avait de nouveau une tension de 2000 volts : Appelberg mourut dans des souffrances atroces.

Beaucoup furent tués parce qu’ils ne connaissaient pas les dangers de l’électricité. Ce fut le cas de Madame Bindels-Vaessen, tenancière du café au coin de la route de Gemmenich et de Wolfshaag près de Vaals : elle resta collée aux fils après les avoir touchés par ignorence. Un certain Gruters, de Vaals qui avait touché les fils par curiosité, fut brûlé à tel point que son bras dut être amputé et qu’il fut défiguré...

Témoignage extrait des notes personnelles de Mr Hubert Lennarts :

« Lundi de pentecôte 1917… avant les vêpres. Un violent orage se dessinait à l’horizon, mais, comme j’étais acolyte, pas question de rester chez moi ! L’orage s’approchait et devenait toujours plus violent, à tel point que le pauvre vieux sacristain nous demanda de prier, car, disait-il, je crois que c’est la fin du monde. Un ouragan déversait des torrents de pluie et la foudre toucha la grande tour d’abord et poursuivit ses ravages en suivant le toit de l’église pour atteindre la petite tour, qui logeait une petite cloche, actionnée par les acolytes. Un câble en acier reliait la cloche à la sacristie, pourvu à son extrémité d’une poignée de protection en bois. La foudre suivit le câble et brûla trois des sept acolytes présents : les quatre autres, dont j’étais, et le sacristain furent projetés à même le sol… sans mal il est vrai… Le plus grand mal fut d’apprendre que trois jeunes gens voulaient passer en Hollande pour rejoindre l’armée belge, et qui croyaient que les Allemands auraient coupé le courant pendant l’orage furent tués sur le coup, en tentant de franchir la ligne de fils électriques. Ils furent tués sans avoir pu combattre ceux qui étaient la cause de leur mort. »

Les archives de Sippenaeken et de Gemmenich, mentionnent quelques noms de victimes, généralement des prisonniers russes évadés. Entre 1916 et 1918, on a trouvé 18 corps à Gemmenich et de 1916 à11917, encore 4 corps à Sippenaeken.

Comment les trafiquants, les passeurs et les espions franchissaient-ils la clôture ?

Des centaines de personnes ont trouvé la mort sur la clôture. Mais des milliers l’ont franchie pour rejoindre les Pays-Bas : des espions, des déserteurs, des passeurs, des volontaires de guerre, de simples civils, des contrebandiers. De prudentes estimations nous permettent d’avancer que plus de 30 000 Belges ont passé la frontière, dont sans doute plus de 20 000 par la clôture électrisée au mépris du danger.

Malgré la présence de la clôture, dans la bruyère solitaire, dans les bois et les marais, souvent loin de la frontière, la circulation intense entre la Belgique et les Pays-Bas persistait. Les candidats affluèrent bien vite après la construction. L’espionnage, le transfert de lettres et la contrebande classique devaient pouvoir continuer. Les contrebandiers, les passeurs et les espions devaient donc trouver des moyens pour traverser. La pénurie, le sens de l’aventure et le patriotisme poussaient au risque, jusqu’à la prison et la mort, sous les balles allemandes. Avec l’abandon de la méthode des pots-de-vin, les passeurs devaient faire preuve d’un courage extraordinaire, de créativité et d’adresse.

La technique la plus simple, mais pas toujours réaliste, constituait à employer les gardiens allemands. Ceux-ci s’arrangeaient pour qu’une zone de clôture soit débranchée pendant un certain temps. Dans d’autres cas l’occupant procurait aux passeurs des informations sur les périodes de réparation au cours desquelles le courant était débranché. Il y avait ainsi des moments où les Allemands avaient des difficultés pour alimenter les fils ou pour générer le courant nécessaire. Ces informations se vendaient très cher aux passeurs. Nous savons qu’un gardien allemand n’hésitait pas à demander 100 DM-quelques 125 FB de l’époque- par personne évacuée. En période de pénurie, dont les Allemands souffraient aussi, ils appréciaient particulièrement un beau jambon ou quelques douzaines d’œufs.

La façon la plus simple consistait à creuser un trou ou une petite tranchée sous le fil inférieur. Pour faciliter le passage sous le fil et rendre l’opération moins dangereuse, on plaçait souvent quelques bouts de bois sur le sol, pour soulever le fil inférieur. Evidemment, la tranchée ou le trou devait être suffisamment profond et il fallait être très prudent. Malheureusement, tous les terrains ne s’y prêtaient pas. Parfois le sol était trop dur et après un certain temps les gardiens allemands, mis au parfum, ancraient les fils inférieurs dans le sol. Par ailleurs, creuser un trou ou une tranchée demandait un certain temps, si bien que le travail devait souvent être réalisé en plusieurs fois. Il fallait alors un peu de chance pour qu’un patrouilleur ne découvre pas le trou fraîchement creusé. De plus, les passeurs devaient faire ce travail dangereux dans le silence absolu. Cependant quelqu’un qui se promenait dans la bruyère ou dans les champs avec une pelle n’était pas immédiatement soupçonné de vouloir franchir la clôture, il pouvait, en effet, s’agir tout simplement d’un paysan allant aux champs.

Un autre système relativement simple consistait à se servir d’une échelle, double ou simple. D’un côté de la clôture, on la plaçait le long d’un poteau –un des plus hauts- pour dépasser le fil supérieur. Le passeur sautait par-dessus la clôture. Dans de rares cas, il y avait de l’aide de l’autre côté, on pouvait y avoir placé une autre échelle, ce qui évitait de devoir sauter. Mais il ne faut pas négliger les inconvénients de cette méthode : il n’était pas évident de se promener dans les champs, souvent de nuit, avec une échelle. En outre, il y avait souvent des accidents, la stabilité n’était pas toujours garantie. De plus, il était particulièrement risqué, sinon impossible, d’utiliser une échelle près d’une clôture située dans un espace ouvert : les gardiens et les observateurs allemands pouvaient très facilement voir les passeurs.

Si la clôture centrale avait la même hauteur que les deux latérales, et quand la distance entre ces dernières n’était pas trop grande, on se servait souvent de deux marche-pieds, de part et d’autre, sur lesquels on plaçait une ou deux planches. Ceci permettait assez facilement de faire passer des marchandises.

Les échelles comportant de nombreux dangers, on recourut à une autre technique: un tonneau, dont on enlevait le dessus et le fond, était placé sous le fil inférieur ou entre deux fils. Malheureusement, il n’était pas évident de circuler dans les champs avec un tonneau, surtout, si l’on était arrêté par les Allemands. On pouvait aussi utiliser un panier, un bac sans fond, ou une petite caisse pliable – qui se refermait souvent bien trop facilement- ou une jante en bois, qui pouvait aisément être fixée entre le sol et le fil inférieur. Il n’était pas rare qu’un panier ou un tonneau pas absolument sec provoquait des brûlures aux passeurs.

Les vrais acrobates tentaient parfois le saut à la perche. Dans un pavillon, le comte de Sécillon, bourgmestre de Fouron-Saint-Martin, avait appris à de nombreux militaires et évadés à sauter à la perche pour franchir la clôture.

Une fois que les agents anglais ou hollandais eurent fait comprendre aux passeurs les principes de l’électricité et de l’isolation, des techniques plus sophistiquées apparurent. Il était possible d’envelopper deux fils électrisés successifs de couverture de laine pour passer quasi sans danger d’électrocution. Cette technique, relativement simple, n’était cependant applicable que la nuit. Les Allemands la connaissaient et interdisaient de circuler avec des couvertures de laine. D’autre part, une simple averse rendait la technique impossible.

Ceux qui savaient plus ou moins comment fonctionnait l’électricité se dirigeaient vers la clôture, armés de sceaux et d’un grand bout de fil. Ils remplissaient les sceaux d’eau, les enfonçaient à côté de la clôture et reliaient l’eau au fil de la clôture ou jetaient un fil de cuivre par-delà, après quoi ils trempaient les deux extrémités du fil dans les sceaux. Ceci provoquait un court-circuit et une importante chute de tension et réduisait sensiblement le risque d’électrocution. Cette méthode, dont les résultats n’étaient pas toujours garantis, demandait beaucoup de préparatifs et les passeurs étaient évidemment pressés. En outre, ils risquaient toujours de se faire arrêter, en se promenant avec des sceaux et du cuivre à proximité de la clôture.

Parfois, les passeurs se servaient de petites tables aux pieds desquelles ils avaient fixé des morceaux de porcelaine. En montant dessus, ils pouvaient toucher les fils sans risque d’électrocution. Il suffisait d’être assez habile pour sauter au-dessus. Cette technique connaissait également une variante assez dangereuse : ramper sous le fil avec, en guise d’isolation, des assiettes de porcelaine fixées aux mains, aux genoux et aux pieds.

Vers la fin de la guerre, les méthodes s’affinèrent : les passeurs se servaient souvent d’un cadre en bois, qu’ils fabriquaient eux-mêmes et qu’ils serraient entre deux fils. Certains auteurs pensent qu’ils ne servaient que pour passer des lettres ou des colis. Mais nous avons assez de témoignages pour affirmer qu’il permettait de passer des personnes. L’expérience nous a appris que l’usage du cadre devait être particulièrement difficile et dangereux. Cependant, de nombreuses sources précisent que les passeurs étaient suffisamment habiles pour réussir cette opération dangereuse.

La clôture à la fin de la guerre.

Aussitôt la guerre finie, les habitants belges de la frontière détruisirent le plus souvent immédiatement la clôture. A certains endroits, elle disparut quelques jours ou quelques semaines avant l’armistice. Les choses ne tardèrent pas et parfois les travaux se firent sur l’ordre du conseil communal. Plusieurs communes mirent les matériaux en vente publique pour renflouer les finances.

Ailleurs, ce fut surtout le fait des paysans et de la population locale. Les agriculteurs pouvaient en faire usage : pendant la guerre, les Allemands avaient plus d’une fois réquisitionné du fil ou des barbelés. Les fermiers se servirent, par la suite, des fils et des poteaux de bonne qualité pour enclore leurs champs et prairies. Longtemps, on a pu voir ainsi des poteaux portant des traces de balles allemandes ou orné d’isolateurs de porcelaine.

Ailleurs, la population détruisit les clôtures, le 11 novembre 1918, ainsi que les cabines allemandes. Les civils et les Hollandais emportèrent beaucoup de matériel et, parfois, organisèrent des fêtes au cours desquelles ils brûlaient tout !

Et après

On s’étonne que malgré tous les événements mortels, il n’y ait qu’un seul monument aux victimes de la clôture, dans le bois de Sippenaeken, non loin du château de Beusdael. Le comte d’Oultremont, châtelain de Beusdael, fit ériger ce monument au carrefour de la route de Beusdael et du sentier de Laschet (Hombourg) et Eperhei, à hauteur de 225 m, à la frontière des provinces de Liège et de Limbourg, en mémoire de ceux qui avaient trouvé la mort dans le bois de Beusdael en voulant franchir les fils.

En 1940, le monument ne fut guère apprécié par les nazis qui voulurent le neutraliser. Les Allemands prétendaient qu’il n’avait aucune valeur artistique et qu’ils le considéraient comme du kitsch. Ils estimaient d’ailleurs que l’inscription tentait de rendre le Reich responsable de la mort de Belges incompétents qui voulaient franchir la clôture. Les Allemands le couvrirent de ciment. Plus tard, il fut démoli. En 1962, il fut reconstruit au même endroit.

Références :

- « Le premier rideau de fer ? La clôture électrisée à la frontière belgo-hollandaise pendant la Première Guerre mondiale » écrit par Alex Vanneste, paru dans le journal de la Banque Dexia n° 214, 2000/4

- Histoire d’une imposture avortée, Marc Lennarts

- Kaléidoscope 1, Joseph Langohr
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